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Le sommeil, miroir des inégalités sociales et genrées

Si le sommeil semble de prime abord relever principalement, voire exclusivement, d’une nécessité biologique, il intéresse pourtant les sociologues. Le sommeil répond à des normes et à des valeurs, et Marcel Mauss soulignait en 1936 déjà qu’il est une « technique du corps » éminemment sociale, qui s’apprend. Si celles et ceux qui ont eu à vivre avec (ou sans) le sommeil de jeunes enfants conviendront assez facilement de la difficulté de cet apprentissage, le fait que le sommeil soit un reflet de l’organisation sociale et de plusieurs inégalités n’est peut-être pas si évident.

A partir des enquêtes « Emploi du temps » de l’Insee de 1985-1986, 1998-1999 et 2009-2010 (la dernière en date), qui reposent sur le relevé horaire de leurs activités par des milliers d’individus, Capucine Rauch s’est attachée à étudier ce que les temps du sommeil disent de la vie éveillée des dormeurs et des dormeuses. Dans un article paru en 2021 dans Economie et Statistique, la sociologue publie des résultats issus de sa thèse, centrés sur le sommeil des couples hétérosexuels, et plus exactement sur le temps que ces couples passent à dormir ensemble, ou séparément.

A l’échelle de l’ensemble de la population française, le sommeil est majoritairement synchronisé : en majorité, le temps commun du sommeil est, peu ou prou, le temps nocturne. Que ce temps soit commun est une condition à la possibilité d’une vie sociale. En conséquence, il n’est pas surprenant que les couples dorment, dans l’ensemble, en même temps : cela est nécessaire au partage d’une vie commune, conjugale et familiale.

Le sommeil des couples est toutefois moins synchronisé aujourd’hui qu’il y a trente ans, essentiellement du fait d’un temps plus important consacré aux loisirs en général, et à la télévision en particulier. Cette tendance à commencer et à terminer sa nuit à des moments différents s’observe dans tous les groupes sociaux : les données issues de ces trois enquêtes montrent une diminution d’environ une demi-heure du temps « dormi ensemble » pour l’ensemble des couples.

Horaires décalés, travail de nuit

Mais tous les couples ne sont pas égaux devant la possibilité de dormir ensemble. Les couples d’employés et d’ouvriers ont un sommeil significativement moins synchronisé que les couples de cadres (un peu plus de 70 % du temps de sommeil des premiers est synchronisé, contre plus de 80 % pour les seconds). C’est que la façon dont on dort dit beaucoup de la façon dont on travaille : plus les couples ont des conditions de travail et des situations professionnelles favorisées, plus ils ont la maîtrise de leurs horaires de travail et la possibilité de les concilier, et, en conséquence, d’accorder leurs temps de sommeil. Pour les mêmes raisons d’autonomie à l’égard d’horaires de travail imposés, les couples d’inactifs et de retraités sont ceux dont le sommeil est le plus synchrone.

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