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« Agiter l’épouvantail de la décroissance comme l’a fait Gabriel Attal, contribue à un “climato-dénialisme” insidieux »

Lors de sa déclaration de politique générale, le premier ministre, Gabriel Attal, a jugé utile de définir sa conception de l’écologie par contraste avec une « écologie de la brutalité », supposément portée par « certains » qui siégeraient, croit-on comprendre, dans les rangs de la gauche parlementaire : « Pour eux, l’écologie doit être punitive, douloureuse, passer par la désignation de boucs émissaires et par la décroissance. La décroissance, je le redis ici, c’est la fin de notre modèle social, c’est la pauvreté de masse. »

De tels propos sont tristement banals pour qui s’intéresse à l’histoire des alertes écologiques et de leur réception, ou de leur non-réception, depuis plus d’une cinquantaine d’années. Au fil des décennies, la pensée écologique s’est construite sur l’idée qu’une croissance matérielle infinie est impossible dans un monde fini, et qu’une croissance matérielle trop prolongée produit des désastres globaux et irréversibles : par exemple, le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité. En miroir, la dénonciation des lanceurs d’alerte comme autant de fous ou d’extrémistes est devenue un lieu commun de la rhétorique écolosceptique.

Pourquoi s’en priver ? C’est si facile ! Il suffit de caricaturer le propos (« ils veulent arrêter la croissance ! »), de faire peur (« vous serez tous pauvres ! ») et de se poser en protecteur raisonnable (« moi, je vous propose une croissance verte »). En rhétorique, cela s’appelle la stratégie de l’épouvantail : caricaturer les propos de l’adversaire, si possible en son absence, pour mieux les balayer du revers de la main… On s’épargne ainsi un fastidieux débat de fond.

En France, une particularité linguistique veut que cette figure imposée de l’écoloscepticisme se cristallise souvent sur le mot « décroissance », depuis qu’une (petite) partie des écologistes en a fait son étendard, au début des années 2000. Dès la présidence de Nicolas Sarkozy, on ne comptait plus les prises de parole publiques traitant la décroissance par le mépris. Car n’est-elle pas l’épouvantail parfait ? Nul besoin d’argumenter. Prononcer le mot suffit à réactiver le cliché, sans égard pour l’abondante littérature scientifique qui renouvelle aujourd’hui la pensée sur les limites écologiques et les frontières planétaires.

Entrave à la réflexion

Rien que de très banal, donc. Mais cela reste affligeant. On peut être en désaccord avec les théories et les propositions rassemblées sous le vocable « décroissance » : il est légitime d’en débattre. Mais se contenter d’agiter l’épouvantail, c’est contribuer à un « climato-dénialisme » et à un « écolo-dénialisme » insidieux, qui fonctionnent par déni des ordres de grandeur du problème. C’est entraver la réflexion sur l’ampleur des transformations sociales à mettre en œuvre pour espérer enrayer le cours de la catastrophe. Et, en l’occurrence, c’est se tromper trois fois.

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