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En Côte d’Ivoire, les universités publiques prêtes à fonctionner « comme des entreprises »

L’entrée de l’université Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan, en mars 2019.

Etudier et après ? La question tourmente Stanislas Konan, 24 ans, en master de criminologie à l’université Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan. Le jeune homme se résigne déjà à se réorienter, « peut-être dans l’informatique », pour espérer trouver un emploi. Chaque année, quelque 40 000 étudiants sortent, diplôme en poche, des universités publiques et écoles privées de Côte d’Ivoire. Selon les derniers chiffres officiels de 2019, seuls 31,7 % d’entre eux trouvent un emploi à la fin de leur formation, un taux quasi similaire pour ceux issus de la formation professionnelle.

La population estudiantine progresse chaque année de 6,3 % pour avoisiner aujourd’hui les 300 000 personnes, mais le marché du travail n’est capable d’absorber de telles cohortes. « Plus de la moitié de nos étudiants occupent des postes en deçà de leur niveau d’étude », observe Coulibaly Djakaridja, directeur de l’Observatoire de l’insertion professionnelle des diplômés de l’enseignement supérieur (Oipdes). Un fossé que les autorités entendent combler en renforçant la sélection à l’université et en ajustant les contenus des enseignements aux besoins des entreprises.

En 2018 déjà, la Banque africaine de développement (BAD) alertait sur le risque d’une « croissance sans emploi » pour les économies ouest-africaines. « On observe aujourd’hui une insuffisance des offres dans le secteur tertiaire qui correspondent au niveau de qualification des étudiants », remarque l’économiste ivoirien Yao Seraphin Prao. Une tendance que la réforme de l’enseignement supérieur engagée en mai 2023 veut inverser.

« Plus de pratique et moins de théorie »

Pour éviter de voir les étudiants gonfler les rangs des chômeurs (12,6 % des 15-34 ans) et ceux de l’emploi informel, qui concerne 90 % des travailleurs ivoiriens, les programmes ont été refondus avec « plus de pratique et moins de théorie » comme exigé par Adama Diawara et les neuf universités publiques du pays sont désormais « gouvernées et gérer comme des entreprises », résume le directeur de l’Oipdes. Leur nouveau statut d’établissement public à caractère scientifique et technologique (Epast) les enjoint d’avoir comme nouvelle boussole « la création d’emplois, de valeurs et d’activités industrielles ».

Cette immixtion du privé dans l’enseignement public, décidée pour renforcer l’employabilité des étudiants, s’accompagne d’un rehaussement du niveau d’admission de ces derniers et de la mise en veille de certaines filières peu pourvoyeuses d’emplois, les sciences sociales en tête. Le ministre de l’enseignement supérieur veut « éviter que les filières se retrouvent en trop-plein » et appelle à « une régulation des flux ». Celle-ci a déjà commencé avec le durcissement de l’accès au doctorat et devrait se poursuivre à la rentrée prochaine pour l’entrée en master. « Si vous laissez trop de monde entrer dans le dispositif, il y a risque d’une bombe sociale à la sortie », conclut-il.

Une réforme du BTS est également en gestation pour la rentrée de septembre. Sans connaître les conclusions de l’étude interne qu’il a commandée sur le taux d’insertion des filières, le ministère sait déjà où il veut orienter ses jeunes : dans l’industrie des mines, de l’agroalimentaire, du numérique et du BTP. « Ce sont les secteurs qui recrutent le plus », assène Coulibaly Djakaridja.

Encourager le recrutement de stagiaires

Puis vient l’étape du stage, passage obligatoire pour les futurs diplômés. Depuis des années, l’Etat multiplie les initiatives et dispositifs pour les voir se généraliser, tels que le Projet emploi jeune et développement des compétences (Pejedec), qui ambitionne de mettre en stage 68 000 jeunes d’ici à 2026. Lors d’une conférence sur l’investissement hôtelier le 28 février à Abidjan, le ministre de la jeunesse Mamadou Touré a exhorté le secteur privé à « être un acteur clé dans l’emploi et la formation ».

Bien que la loi oblige normalement les entreprises ivoiriennes à accueillir des stagiaires, le gouvernement n’a pas hésité à mettre en place des incitations fiscales et financières pour rendre la mesure effective : les entreprises bénéficient d’un crédit d’impôt et ne paient qu’un tiers des 65 000 francs CFA (quelque 100 euros) normalement prévus pour la rétribution des jeunes.

Etudiante en master 2 de physique chimie à l’université Nangui-Abrogoua d’Abidjan, Urielle Kone ne se fait pas d’illusions : « Tout fonctionne au réseau. Si tu n’as pas de connaissance, c’est très difficile d’obtenir un stage. » Ses deux amies acquiescent du regard. L’une d’elles, Régina Bailly, est prête à renoncer à sa carrière de chimiste pour devenir développeuse Web. Elle observe circonspecte les stands au loin qu’elle n’est pas encore certaine d’approcher.

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